Mirage




Il est arrivé un beau matin,
la campagne était encore givrée
avec sa malette et ses chaussures cirées.

Ma grand-mère, elle, portait des sabots
mon grand-père, sa casquette élimée.
Ils étaient paysans.

Ils n’étaient pas agriculteurs
car au lieu de 100 vaches, ils en avaient 5
au lieu de 10 000 hectares, quelques prés.

Dans l’un poussait l’avoine pour les bêtes,
dans l’autre, le blé pour le pain.
et dans tous foisonnaient sans façon
la centaurée, la véronique et le coquelicot,
le mélampyre, le myosotys et la valerianelle.

Il fallait alors que tous s’y mettent,
marmailles filles et garçons
pour extirper de la nature
cette mimique sauvage
qu’elle a de toujours préférer
la multitude à l’uniformité.

Il est donc arrivé, ce beau matin givré,
avec dans sa malette son éprouvette dorée.
“Prenez! Prenez! Elle est offerte!
Ne vous inquiétez pas! Vous la paierez plus tard!”
Et comment! Nous la payons encore!

“Saupoudrez-là dans vos champs,
cette poudre de perlimpinpin
et vous verrez comme bientôt,
Vos champs seront plus purs et blancs
que la neige en montagne!”

Plus de renoncules, plus de parasites
le blé, seulement le blé
pur et immaculé.

Quel bonheur!
Moins besoin de marmailles,
moins besoin de travail
Comme si le pain sortait
directement des champs

Puis la marmaille grandit,
les 2 frères s’en allèrent,
parmi ceux-là mon père,
vers la cité dorée
pour des souliers cirés.
La soeur pris la relève
enfila les sabots.

A saupoudrer pendant 20 ans,
elle tomba malade,
en quelques mois mourut,
laissant 3 orphelins
On ne fit pas le lien.

Le beau-frère resta veuf,
se consolant navré
de la pureté de son blé.
La mère suivit la fille pour arrêter de pleurer.
Le paysan resta seul et dur à consoler

Pour ne pas déranger cette maitresse céréale,
les oiseaux se mirent à moins chanter,
les taupes à moins creuser,
les hérissons à moins piquer.
On ne fit pas le lien.

Tout cela se passa doucement,
imperceptiblement
le paysan mourut, toujours reconnaissant
non plus à cette nature, pour qui il était né,
mais bien à cette malette, qu’il paya de son sang.

Et c’est toujours la même histoire,
depuis la malette s’est changée en bidon, camion, avion
arrose les champs du monde
et tue, imperceptiblement.

Et cette année, est venu notre tour.
Nous sommes les blés, cette fois,
nous voulons nous traiter.

Fini, cette fange dans les bars,
nous voulons la pureté.
Fini, ces morveux sur les bancs des écoles
nous voulons la santé.

Et comme la dauphinelle, les taupes et les oiseaux
c’est notre joie de vivre qui s’en va tout doucement.

Dors humain, dors, surtout, ne fais pas le lien!


Sophie Lamouroux,
25 novembre 2020


photo: merci à ZLN!


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