Où irons-nous?




Où irons-nous,
nous, les humains naturels?

Ceux qui nous contentons
d’un rayon de soleil?
Nous, qu’une jolie fleur égaye,
où irons-nous dans ce monde sans abeilles?

Allongée dans le pré, je regarde le ciel
je me pique au chardon,
je me gratte à la terre
pour être bien certaine que je n’ai pas rêvé.

De toute la misère, j’ai cru être épargnée?
De toutes ces armes crées, j’ai cru être éloignée?
Par quelle logique absurde me suis-je protégée
pour ne pas m’enfoncer dans les sables mouvants?

L’orgueil, ma petite, t’as tenue.
Réveille-toi maintenant et vois ce ver tout nu.
Il est seul, lui aussi, bombardé de traitement.
Vont-il maintenant asperger tes enfants?

Je marche seule dans la campagne,
je marche seule sous les étoiles
existe-t-elle, cette force de l’Univers
qui puisse tordre ces âmes perverties?

Sont-ils devenus fous?
Sourds, aveugles et sans goût?
Pour ne pouvoir entendre cette plainte qui monte.
N’ententent-ils pas la vache qui mugit, la vague qui grandit
et le petit enfant qui s’éveille en hurlant au milieu de la nuit?

Sont-ils insensibles à nos cris?
Moi, je les entends, en sourdine, émergeants
sous le brouhaha des humains consentants

Et comme la vapeur renverse le couvercle,
comme la vague pousse cet énorme rocher
comme la lave engloutit cette cité entière,
il est là, ce murmure, il bouillonne en silence.

Quelle vanité humaine peut-elle lui résister?
Va, fou! Tu te crois fort avec tes actions,
ta cravate, tes passe-droits et ton CAC 40.
Te considères-tu de taille à défier la nature?

De quelle nature es-tu?
Nous, peuple assujetti, qui mettons notre masque,
lève-donc le tien, montre-nous ton visage!
Es-tu le diable? As-tu une forme humaine?
Qui es-tu pour t’approprier le vivant?

4 juin 2018, jour noir, Bayer achète Monsento,
plus grosse transaction jamais réalisée,
63 milliards de dollars, de toute l’humanité.
Ont-ils vendu leur âme, croyant acheter la mienne?

Pourquoi cette somme folle et pour quelle raison?
Quelle est cette démesure qui n’inquiète personne?
Depuis quand ces gens-là jettent-ils l’argent par les fenêtres?
Qui a acheté quoi? Sommes-nous le larron?

Les rois de la finance s’achètent du même coup
le génie génétique de l’ortie et des tiques,
le contrôle total du rêgne végétal et du rêgne animal
et moi, qui foule ce royaume, en suis-je la rançon?

Murmures de toutes les espèces, enfin, ce qu’il en reste,
faites monter la joie de vivre comme une déferlante,
ne cédez pas à la tristesse. Chantez! Tous les enfants du monde
avec tous les insectes, avec tous les oiseaux, avec tous les roseaux.

Ne compatissez pas à plus faible que vous.
Soyez la vague, enfin, que contemple en souriant
ce vieillard sur la digue et qui renversera
tous ces fous sans honneur, tous ces fous sans parents.

Où irons-nous?
Non, toi, tu t’en iras.


Sophie Lamouroux
Fécamp, 11 janvier 2021



photo: Cargo au large de Fécamp

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